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Facebook : Jean-Marc Labarta et Camp de Septfonds - Tarn et Garonne. 1939 1945

 

Dernières publications - mises à jour : 

05/12/2022 : Page "Pétronille Cantecor" - La Manufacture Miquel et Soupa.. 

17/05/2022 : Page "L'album photos de Septfonds". 

02/08/2022 : Page "Le camp de Judes - Témoignages" : Léo Bretholz.

 

SEPTFONDS

Un village du Bas-Quercy en Tarn-et-Garonne, ancienne bastide du XIIIème siècle.

Des vies, des histoires, un patrimoine riche... 

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Tarn et Garonne

Léo Bretholz, survivant de l' holocauste.

L’histoire de Léo Bretholz, survivant de l’holocauste, est une nouvelle pièce du puzzle, un nouveau fragment découvert et jusqu’alors oublié. En voici un résumé...


Il se sera évadé à 7 reprises durant ces années de fuite... Leo Bretholz est né le 6 mars 1921 à Vienne en Autriche. La montée de l’antisémitisme dans les années 1930, la violence excessive après l’Anschluss en 1938, l’arrestation de ses amis et de sa mère, l’obligent à s’enfuir au Luxembourg où il avait une tante. Mais il est arrêté trois jours après son arrivée et interrogé pendant plusieurs heures avant d’être remis en liberté. 


Il saisit l’opportunité de traverser la frontière vers la Belgique le 9 novembre 1938 pour se rendre à Anvers, où il a trouvé des parents éloignés. Il y reste jusqu’en mai 1940. Il obtient un visa d’une tante de Baltimore aux États-Unis afin d’émigrer, mais ce départ est perturbé parce que Pearl Harbor est bombardé le jour où il devait partir. 


Entre temps, la Belgique devient à son tour un pays hostile pour les juifs. Léo est arrêté et est envoyé dans le sud de la France dans le camp de Saint-Cyprien d'où il s'évade : son ami Léon Osterreicher, venu lui rendre visite, le convainc de s'échapper en se glissant sous la clôture.


Repris, il est envoyé en résidence surveillée à Cauterets dans les Pyrénées. Il y restera huit à dix mois jusqu'en août 1942, date à laquelle commença la déportation des juifs de cette ville. Sur un avertissement du maire de Luchon, il se cache une nuit avec son oncle dans les montagnes et revient le lendemain pour apprendre la déportation d'une grande partie des juifs . 


Finalement, il obtient des documents pour partir en Suisse en Octobre 1942, mais il est arrêté et emmené au camp de  Rivesaltes. De là, il est ensuite envoyé à Drancy où il reste peu de temps avant que lui et d’autres prisonniers ne soient chargés dans des wagons à bestiaux pour être déportés par le convoi 42 du 6 novembre 1942 à destination d'Auschwitz. Mais il s'échappe en pliant les barreaux des fenêtres du wagon et en sautant hors du train.


Il se rend à Paris où il obtient une fausse carte d’identité. Il est à nouveau arrêté en décembre 1942. Il est emprisonné neuf mois jusqu’à ce qu’il soit envoyé au camp de Septfonds en septembre 1943 dans le 302ème Groupe de Travailleurs Etrangers qui subsiste au camp jusqu’à la Libération. Les internés, soumis à une discipline militaire, y sont employés à des travaux de terrassement, de culture et d’entretien du camp.


Il y reste peu de temps et en octobre 1943, il est emmené, avec treize autres hommes du camp, vers la côte atlantique pour construire des fortifications. Il passe le trajet à plier les barreaux de la lucarne du wagon, puis, lors de l’arrêt en gare de Toulouse, il parvient à sortir par la fenêtre du train et s'enfui dans la ville. 


Il contacte un ami qui le dirige vers un groupe de résistance clandestin à Saint-Vallier dans la Drome qu’il rejoint en Novembre 1943. Là, il aide les enfants à traverser la frontière en Suisse, aide à la fabrication de fausses cartes d’identité et relaye des messages entre diverses organisations de résistance. Il y restera jusqu’à la fin de la guerre.


Enfin, sa tante à Baltimore lui permettra d’immigrer aux États-Unis en 1946. Il décèdera le 8 mars 2014 à Pikesville dans le Maryland aux États-Unis.


Photo : Leo Bretholz, assigné à résidence à Cauterets en 1942, pose dans le village avec deux amies, Netty et Anny Frajermauer. Il avait 21 ans.


Sources principales : U.S.H.M.M

Maurice Kremer : Hommage à un Engagé Volontaire Juif.

Maurice Kremer né le 07 mai 1920 à Kopyczyńce en Pologne (ville actuellement Ukrainienne depuis 1991, après avoir appartenu à l’URSS suite à la seconde guerre mondiale). (2)


Il est arrivé en France en 1936 où il a été accueilli à Paris par son oncle,  médecin installé ici depuis longtemps.  Il est envoyé au Lycée Michelet de Vanves où il poursuit ses études jusqu’à la déclaration de la guerre en septembre 1939. (3)


En octobre 1939, il s’engage dans l’armée Française, comme de nombreux juifs étrangers. Il est recruté comme E.V.E. (Engagé Volontaire Étranger) au Bureau de recrutement « Seine bureau central » (75) et est affecté au D.C.R.E. (Dépôt Commun des Régiments Étrangers) (4). 


Après son instruction, il est incorporé au 23ème R.M.V.E. (Régiment de Marche de Volontaires Étrangers) et participe au combat contre l’envahisseur allemand…


Le camp de Septfonds, prévu pour interner les réfugiés Républicains Espagnol en mars 1939 fut à partir du 29 février 1940 remis aux autorités militaires. Une partie du camp devient Dépôt de Régiment de Marche des Volontaires Étrangers, une autre est mise à la disposition de l’Armée Polonaise en France qui y instruisit environ 800 hommes relevant de l’armée de l’Air (ensuite transféré à Lyon-Bron). 


Ce camp devient un Centre d’Instruction des Bataillons de Pionniers Engagés Volontaires Étrangers. Les incorporations se sont poursuivies jusqu’à fin mai 1940 mais les derniers Engagés furent démobilisés début juillet 1940 alors qu’ils étaient en formation. En effet, après la débâcle et l’armistice de juin 1940 signée le 11 juillet par le gouvernement Pétainiste, le camp de Septfonds devint un Centre de Démobilisation pour tous ces Volontaires Étrangers (parmi lesquels un grand nombre de Juifs) qui furent versés dans des G.T.E. (Groupements de Travailleurs Étrangers). Dorénavant, ils relevèrent, non plus de l’autorité militaire, mais du Secrétariat d’ État à la Production. (5) De combattants pour la liberté, ils devinrent « indésirables » sous le gouvernement de Vichy. 


Maurice Kremer se retrouve enfermé dans le camp de Septfonds de juillet 1940 à janvier 1941. Il est rayé des contrôles du 23ième R.M.V.E. le14 février 1941et est versé sur instruction de Vichy au camp de Judes à Septfonds avec d’autres étrangers, surtout des juifs. Il sera marqué par la saleté, l’hygiène déplorable et l’alimentation insignifiante qui régnaient dans ce camp.


Il retrouve ces mêmes conditions dans le G.T.E. 881 de Montech (Tarn et Garonne) dans lequel il est ensuite affecté jusqu’au 16 juillet 1942. Il sera employé à de durs travaux forestiers que ne faciliteront pas la mauvaise alimentation et une mauvaise hygiène. 


Enfin il sera envoyé avec ce même Groupe 881 au camp de Neuvic proche d’Ussel en Corrèze pour poursuivre son travail de forestier. (6)


Ce camp est dirigé par Emile Moulinet, vétéran de la Première Guerre mondiale, entrepreneur en travaux publics en Alsace. Pendant l’occupation, Moulinet a cherché refuge dans le sud de la France et en 1942 il a été embauché par le service des forêts. Puis il a été nommé directeur de ce Groupe 881. L’officier de réserve commandait ainsi 250 hommes, dont plus d’une centaine de Juifs, d’Espagnols, de Tchèques et plusieurs Allemands anti-nazis. Son unité était chargée de la production de charbon de bois, dont une partie pour l’armée allemande. 


Des commissaires allemands inspectaient constamment le camp. Moulinet savait à quel point certains de ses hommes étaient vulnérables. En fait, la plupart des Juifs recrutés dans les G.T.E. en France ont finalement été déportés. Mais Emile Moulinet réussit à protéger ses hommes. Il a envoyé des travailleurs juifs dans des endroits reculés dans les gorges de la Dordogne, une région connue pour être un foyer de résistance et tout à fait inaccessible. 


À son insistance, plusieurs fermiers de Neuvic acceptèrent de cacher un groupe de Juifs dans des abris spécialement préparés, si le besoin s’en faisait sentir. Ces mesures ont été très efficaces. Cinq fois en mai 1944, les 4, 14, 20, 27 et enfin le 30, Emile Moulinet s’est tenu debout face à de grands détachements de troupes allemandes qui ont encerclé et envahi son camp. Il a pu protéger ses hommes de l’arrestation et de la déportation. 


Le lendemain du débarquement des Alliés en Normandie, il rassembla ses hommes et leur dit que, par mesure de précaution, il partait en résistance et les invitait à lui emboîter le pas. 
Le 881e GTE devient ainsi la première compagnie de l’Armée secrète de Haute-Corrèze sous le commandement du capitaine Maurice (Emile Moulinet) qui, plus tard, participa à la libération de la Corrèze. Emile Moulinet s’est vu décerner la médaille des Justes parmi les nations en 1999. (7)


Maurice Kremer, comme les autres du G.T.E. le suivit dans la Résistance. Après la dissolution du groupe en septembre 1944, il continua son engagement. Il prit part aux campagnes d’Alsace, du Rhin, Danube et Autriche jusqu’au 8 mai 1945. (8 ) Ses états de services s’avérèrent irréprochables. 


Après guerre, en 1948, il intégra l’École d’ Application de L’Infanterie (E.A.I du camp militaire d'Auvours, proche de la ville du Mans). C’est à ce moment là que le ministère des Forces Armées découvrit qu’il était de nationalité Polonaise. Il fut immédiatement libéré de ses obligations militaires. Une décision irrévocable qui le mit à la rue. Il fut donc exclu de l’armée tel un délinquant et, bien qu’il eut  reçu la nationalité Française le 29 avril 1949 (9), malgré son passé de résistant, de combattant et ses états de services, il n’a jamais reçu la moindre distinction et la moindre décoration. 


Maurice Kramer, Polonais, résistant FFI homologué (10), dont le père a été fusillé dans un camp en Pologne en mars 1942 a pourtant été un acteur et un témoin de premier ordre qui aurait sans doute mérité la reconnaissance de la nation.   
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1) Site Mémoire des hommes – Filae.
(2) Après la Seconde Guerre mondiale, la ville redevient soviétique et fait partie de la république socialiste soviétique d'Ukraine. Depuis 1991, elle fait partie de l'Ukraine indépendante.
(3) Claude Bochurberg – Actualité Juive – 30/11/2000.
(4) Il s’agit d’une unité d’administration, de l’instruction et de passage de la Légion étrangère créé en Algérie en octobre 1933. Son rôle principal est de recevoir et d’organiser les engagés volontaires, de leur fournir des uniformes, du matériel et une formation militaire initiale, puis de les affecter aux régiments de la Légion étrangère. Le Dépôt reçoit également des légionnaires de retour au civil à la fin de leur contrat et achève leur traitement et décharges. Il est dissous en mars 1949.
(5) Site combattant volontaire juif.
(6) Revue Actualité Juive – 30/11/2000.
(7) Comité Français pour Yad Vashem.
(8 ) Presse : La Corrèze du 28/06/2000.
(9) Filae - Maurice Kremer
(10) Servicehistorique.sga.defense.
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Recherches, chronologie, texte : JML - 06/2022
Photo : Maurice Kremer - Actualité Juive - 11/2000

Juin 2022 - Igniacio Loza Santadomingo sorti de l' anonymat par sa petite fille.

Récemment, j’ai eu la surprise d’être contacté par la petite fille d’un des 81 espagnols morts à l’hôpital du camp de Septfonds et enterrés au cimetière des espagnols. Depuis 5 ans, inlassablement, Yolanda Loza Iniesta s’était mise à la recherche de ce grand-père jamais connu, mais sans doute si bien décrit par sa grand-mère, cet homme qu’elle n’aura connu qu’à travers les récits et quelques photos.  

 

Petit à petit, avec méthode et détermination, elle accumula, recoupa, vérifia des informations qui lui permirent de reconstituer en partie son histoire, jusqu’au jour où, par hasard, elle tomba sur la page Facebook du camp de Septfonds et la liste des morts enterrés au cimetière des espagnols. Elle découvrit alors le nom de son grand père. Enfin, elle allait en savoir un peu plus sur sa fin tragique. La boucle était presque bouclée. Il ne restait plus qu’à lui rendre visite.
Yolanda est venue de Barcelone.

 

J’ai eu le plaisir de la recevoir avec ses deux amis, les vendredi 3 et samedi 4 juin 2022, accompagné par Thérèse Tabarly-Marti, fille du peintre José Marti, résident à Septfonds, qui a été une parfaite interprète en langue catalane, étant née à Barcelone. 


Grâce à cette visite et à celle faite aux archives départementales de Montauban, elle va enfin pouvoir faire, peut être en partie seulement mais c’est déjà important, le deuil de cette disparition et surtout connaître et identifier le lieu où maintenant il repose.


Et puis, cette visite aura permis d’en savoir un peu plus sur le parcours de ce « luchador », comme le qualifie sa petite fille. 


Igniacio Loza Santadomingo était né le 6 avril 1910 à Navarrete  près de Logroño dans le nord de l’Espagne. Il était caporal dans l’armée républicaine quand, contraint et forcé, il se retrouva en France fin février 1939, ne pouvant plus rien faire devant l’avancée des troupes de Franco. Il ne savait pas alors qu’il ne reverrait jamais son pays.


Une fois la frontière passée, il a été enfermé dans le camp d’Argelès où Yolanda trouve sa trace en mai 1939, puis il a été transféré dans le camp du Vernet d’Ariège où il est identifié à partir du 16 juin 1939 (baraque N°7). Le Vernet : un camp réputé pour sa dureté, répressif, pour étrangers «suspects» et jugés indésirables. 


Le 8 novembre 1939, Yolanda précise : « c’est la dernière lettre de ma grand-mère à mon grand-père. Il était tombé malade à la mi-septembre et avait été transféré à Septfonds - Tarn et Garonne ».


Elle me dit alors qu’il n’est jamais passé par le camp de Septfonds. Questionnement ! Comment ce fait-il alors qu’il soit enterré dans le cimetière des espagnols à Septfonds ? Elle me donne la réponse et, du coup, j’apprends quelque chose d’inconnu jusqu’à ce jour. « Il a été transféré directement du Vernet à l’Hôpital de Septfonds - Salle D ». 


Effectivement, dans tous les camps il y avait une infirmerie,  mais tous les camps n’étaient pas dotés d’un hôpital mieux équipé qui pouvait accueillir les cas les plus graves. Septfonds a eu un hôpital. Celui-ci se situait Boulevard de la République, dans le grand bâtiment de l’ancienne chapellerie Tabarly-Bouyssou (actuellement on y trouve des appartements) qui avait été réquisitionné pour l’occasion. Une annexe avait même été construite aux abords sous la forme d’un baraquement identique à ceux du camp. Ces hôpitaux étaient mutualisés et accueillaient si nécessaire des malades graves d’autres camps non équipés d’un hôpital.


Parmi les médecins de l’hôpital, on peut citer quatre médecins espagnols : Pedro Caseales-Ballarin : docteur en médecine de la faculté de Barcelone. Jaïme Bonnet : docteur en médecine de la faculté de Barcelone. Rafael Monill-Rubies : docteur en médecine de la faculté de Saragosse. Fernando Joseph Castex : médecin-capitaine (32ans). Tous avaient également fui le franquisme et ont continué à exercer leur profession dans cet exil. 


Gravement malade puisqu’atteint d’une méningite tuberculeuse, Igniacio Loza Santadomingo a été directement transféré de l’infirmerie du camp du Vernet d’ Ariège à l’hôpital de Septfonds, sans être passé par le camp de Septfonds.

 

Mais peut-être a t'il été transféré à l'hôpital entre le 20 et le 22 septembre 1939, en même temps que 7 276 autres Espagnols qui ont été envoyés à ces dates dans le camp de Septfonds ? Pou l'instant rien ne le prouve.  

 

Malheureusement, il décéda dans cet hôpital le 12 décembre 1939 à minuit, comme en fait foi son acte de décès trouvé dans les registres de la mairie de Septfonds et il fut enterré dans ce même village, dans le cimetière créé pour la circonstance. Il avait 29 ans.


Nous savons donc maintenant qu’il y a au moins un espagnol mort et enterré dans ce cimetière des espagnols qui ne provient pas du camp de Septfonds.  


Alors une question se pose : Y en a-t-il d’autres ? L’avenir le dira. Peut-être …


Il y a 17 ans, j’avais accompagné le peintre Salvador Soria dans les allées du cimetière. J’ai le souvenir de cet homme qui, lors de sa venue à Septfonds en 2005, avait tenu à rendre une visite à ses compatriotes enterrés là. J’ai le souvenir qu’il nous avait abandonné, moi et le reste de sa famille présente, l’espace de longues minutes afin de se retrouver seul pour déambuler entre les tombes, s’arrêtant de temps au temps devant l’une d’elle, le regard fixe, se remémorant certainement des souvenirs. Ce jour là, j’avais appris que ces premières minutes de retrouvailles lui appartenaient et que seul comptait ce tête à tête.


Hier, en remontant l’allée du cimetière, je me suis rappelé de cela. Je marchais à côté de Yolanda, puis, arrivé devant le plateau des tombes, je ne suis pas allé plus loin. J’ai simplement dit « tumba 68 » et je suis resté là. Ces moments uniques de retrouvailles après tant d’années de recherches ne nous appartiennent pas... 


Presque instinctivement, presque sans hésitation, elle y est allée, seule, elle s’est accroupie, fleurs dans une main, l’autre posée sur la stèle comme on la pose sur une épaule, pendant de longues minutes. Le reste ne nous regarde pas.

Témoignage recueilli et écrit par Paulette Domb sur la déportation de sa famille.

Témoignage de Madame Paulette Domb, née le 25 juillet 1930 à Paris, fille de Simon (Samuel) Domb  né à Prasnysz en Pologne le 16 juin 1895 et de Faiga Mindla Toerman née à Blonsk également  en Pologne le 6 juin 1896. 


Elle est la cousine de Max Frydland (16 ans), Antoinette Frydland (12 ans), Hermann Frydland (5 ans), déportés depuis Septfonds à Auschwitz II Birkenau par le convoi 30 de Drancy du 9 septembre 1942. Leurs noms figurent sur la liste des enfants juifs déportés depuis le camp de Septfonds.

 

Histoire de la famille Frydland / Domb : Simon (Samuel) Domb, Jacob Nathan, Chevreta Kelman, Faiga Mindla Toerman, Pinkus Yenkel, Golda Perla Goldstein, Rachel Frydland,  Max Frydland (16 ans), Antoinette Frydland (12 ans), Hermann Frydland (5 ans).

 

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A l’âge de 20 ans, en 1950, après une effroyable jeunesse, Paulette Domb a émigré aux Etats-Unis avec sa mère, seuls membres de la famille ayant échappé à l’extermination. Elle vit maintenant proche de son fils à Reseda en Californie, mais les souvenirs cauchemardesques de ces années de guerre restent à jamais gravés en elle.

 

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Lettre de Paulette Domb adressée à  Jean-Marc Labarta le 25/03/2004 :

 

"C’est avec un cœur très serré, oppressé, plein d’émotion et de douleur que je vous envoi cette lettre pour vous remercier de ce que vous faites pour honorer les membres de ma famille qui ont été internés à Septfonds, déportés et assassinés.


Je regrette très sincèrement de ne pas être parmi vous pour commémorer la mémoire de ma tante Rachel, mes cousins Max, Antoinette et Hermann. Ma santé malheureusement ne me permet pas un voyage si difficile. 

 


La famille Frydman s’était expatriée depuis la Belgique à destination de Faudoas près de Beaumont de Lomagne.

 

 

          Notre histoire:


Je suis née à Paris et résidais dans cette ville avec mes parents. A la déclaration de la guerre mon père naturalisé Français a été mobilisé. Hélas, Pétain a ouvert la porte aux allemands. Et Hitler, dans un de ses discours a annoncé que tous les juifs seraient exterminés et que même s’il en restait quelques-uns, ils pleureraient pour le reste de leur vie. Et ça…, c’était vrai. 
         

Au retour de mon père notre naturalisation a été supprimée, même la mienne. Née à Paris, je suis devenue une étrangère. Puis un inspecteur est venu nous informer que nous avions trois jours pour faire nos paquets sinon nous serions arrêtés.

                
Je dois ajouter qu’à Paris nous avons survécu aux rafles. Souvent, je courrais au métro prévenir mon père que les Allemands arrêtaient les hommes, et pour le faire sortir à une autre station. Nous devions également porter l’étoile juive, cousue sur nos vêtements, pour être facilement reconnus pour être arrêtés.


Nous avons tout laissé. Mes parents ont payé un passeur en direction de la zone libre. Après un voyage tragique et dangereux derrière la ligne de démarcation, au risque d’être arrêtés, nous sommes arrivés à Faudoas, chez ma tante, où elle nous a appris que son mari avait été envoyé à Drancy.


Quelques jours après notre arrivée, à cinq heures du matin, les gendarmes de Beaumont de Lomagne sont venus arrêter ma tante et mes cousins. Nous n’avons plus jamais entendu parler d’eux. Il y a trois ans seulement que j’ai appris qu’ils avaient été à Septfonds, puis déportés et tués à Auschwitz.

 


Une semaine plus tard, les mêmes gendarmes nous ont arrêtés tous les trois (mon père, ma mère et moi). Transportés dans une auto, en direction d’un camp, ils nous ont fait dormir sur de la paille dans une petite chambre de prison, comme des voleurs. A notre arrivée au camp, mon père a été interrogé et il est tombé sur un bon Français, un inspecteur qui nous a relâchés lorsque mon père lui a dit qu’il avait été français, mobilisé, avait une enfant française et avait, avec ma mère, travaillé dans différentes organisations françaises.

 


De retour à Faudoas, malheureusement nous n’avions plus d’argent pour nous enfuir. Nous étions en résidence forcée et, tremblant de peur, la vie a été très difficile. Pour mon père, il était impossible de trouver du travail. Je me rappelle que le boulanger lui donnait du pain. Il était gentil. Mon père avait demandé au maire et au curé de nous cacher, mais ils ont refusé. Beaucoup de français ont caché des juifs.
         

Mon père est tombé et s’est cassé un bras. Avec ma mère, nous marchions vingt kilomètres par jour pour le voir. Avec un bras cassé, pas bien soigné, un an plus tard les gendarmes sont venus l’arrêter. Il a été envoyé près de Marseille pour le travail forcé à l’organisation Todd. Puis il a été envoyé à Drancy et déporté le quinze mai 1944, quelques mois avant la libération, dans un des pires endroits, en direction de Kaunas en Lituanie où 940 hommes ont été fusillés ou enterrés vivants. Sur 940 déportés, il n’y eut que trois survivants.


Les gendarmes nous ont laissé vivre ma mère et moi. Nous sommes restées à Faudoas jusqu’à la fin de la guerre, puis nous sommes retournées à Paris dans un appartement vide, sans famille, sans argent.
 
Toute notre famille a été tuée : mon père, sa sœur Rachel, son mari et leurs 3 enfants, le frère et le père de mon père. Ma mère avait trois frères, tous tués ainsi que leurs femmes et enfants. Nous sommes devenues presque folles de chagrin.  Ma mère voulait se tuer en essayant de se briser la tête contre le mur et moi, je pleurais car je resterai seule au monde. C’était triste.


Ma mère était couturière et a trouvé un peu de travail. Puis elle a retrouvé des cousins en Amérique qui ont eu pitié de nous et nous ont fait venir après une attente de 6 ans. Dans ce nouveau pays, cela a été aussi très difficile. Mariée pendant 12 ans et divorcée, j’ai un fils. Ma mère, ma seule amie est morte le 6 décembre 1966 après une longue maladie. Elle était devenue infirme et je m’occupais d’elle jour et nuit.

Depuis le jour ou j’ai été arrêtée, moi, une petite fille de 12 ans qui ne voulait que vivre, je n’ai plus jamais souri et je vois toujours devant moi ces horribles photos de cadavres juifs entassés les uns sur les autres.

 


Merci d’avoir écouté mon histoire".        
    
                              Paulette Domb 

Témoignage recueilli et écrit par Manuelle Parra Senault sur son père Juan Parra Baeza.

Juan Parra Baeza est né le 28 février 1914 à Madrid. 

D’ après Manuela, sa fille, il était dans l'armée quand la guerre a éclaté. Il a gravi les échelons pour finir capitaine de l’infanterie - XV ème armée - 3 ème compagnie - 129 ème bataillon - 33 ème brigade mixte - 3ème division, et a été actif dans les brigades mixtes jusqu’au 18 janvier 1939. 
Auparavant, il a pris part aux grandes batailles de la guerre civile espagnole 1936-1939 jusqu’à la bataille de l’Ebre pour laquelle il donna le signal de l’offensive sur le front de l’Ebre. Blessé le 25 juillet 1938 à Flix (province de Lérida), il est transporté à l’hôpital de Sabadell (province de Barcelone) où il est hospitalisé 35 jours avant de retourner au front.
Au bout de 9 jours, il reçoit un éclat d’obus d’un mortier dans la jambe droite. Il est évacué à l’hôpital du village de Garrida (province de Gérone).
Le 4 février 1939, il est à l’hôpital militaire de Gérone (clinique militaire N° 9 Castellon d’Empuries) pour des soins ambulatoires. Une étiquette de brancard datée du 19 janvier indique « une blessure du fémur droit non consolidé ».

Puis il entre en France le 8 février 1939 à Cerbère. Il est soigné sur le navire-hôpital le « Maréchal Lyautey » à Port-Vendres.
En France, il connait plusieurs camps et est incorporé dans des compagnies et groupements des travailleurs étrangers, entre 1939 et 1943:
- mars à septembre 1939: camp de Septfonds, Tarn et Garonne.
- 15 octobre 1939 au 31 juillet 1943: incorporation d’office dans une compagnie de travailleurs étrangers : 3ème groupe des travailleurs espagnols de la 29ème compagnie du 7ème bataillon du 17ème régiment régional où il est détaché à la 271ème batterie du 9 ème groupe DCA.
- 2 septembre 1939 au 1er décembre 1939: camp du Fenouillet où il est ouvrier maçon sur le chantier du Fenouillet chefferie.
- décembre 39 à février 1940: camp de Muret - centre d’abats de Muret.
- 25 septembre 1940 au 25 février 1941: Toulouse Purpan, caserne Cafarrelly - coiffeur au premier regroupement automobile.
- février 1941: à nouveau au camp Septfonds puis au camp de Bram, au camp d’Argelès sur Mer.
- en juin 1941: parc d’artillerie à Lunel - Agriculteur au mas de Fontdrose: Mende vers le camp d’Argelès sur mer. Il parvient à s’évader et se retrouve clandestin à Lunel. Il est fait prisonnier par les gendarmes de Lunel et est emprisonné à Montpellier pendant 3 mois. Il est mis en isolement au camp d’Agde.
- octobre 1941 à Juin 1943: il travaille chez Monsieur Coulondre à Lunel-Viel comme agriculteur.
 - Guérilleros espagnol (FFI) 194?-1945.
- 19 septembre 194? à mars 1945: lieutenant 99 ème division espagnole. Groupe des guérilleros, force de sécurité. 424 ème brigade des guérilleros espagnols, premier bataillon espagnol, 17 ème région militaire. Etat major commandement militaire de la frontière des Pyrénées. Attestation lieutenant colonel Louis Bermejo.
 - 28 Octobre 1944 : il contracte une tuberculose pulmonaire fibro caséeuse excavée du poumon gauche.
- octobre 1945 : service de santé hôpital de Purpan – Permissions de sorties
Il a participé à la libération de Lunel où il a fait sauter le Pont.
- 1946 : libération. On lui fourni un certificat de libération des formations étrangères et il est rayé des contrôles du groupe.

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Témoignage + photos: Manuelle Parra-Senault, sa fille.

Témoignage recueilli et écrit par Lina Angles Puig sur son père Jean Puig i Planes.

Voici le récit de Jean Puig i Planes, né à Santa Coloma de Farners dans la province de Gérone le 26 août 1916.

 

Ce récit et ces photos familiales m’ont été confiés par sa fille Lina Angles Puig que je remercie chaleureusement pour sa confiance dans la transmission de ce témoignage familial. 

 

Lina nous explique qu’il s’agit d’un petit compte rendu de l'histoire de son père. En premier, un extrait d'une autobiographie que son père avait faite, car, membre du P.C. (Parti Communiste), celui-ci lui avait demandé de le faire. 


C'est donc un compte rendu très politique mais qui ne manque pas d'intérêt parce qu'il a été fait en 1949. Son père était jeune, en pleine possession de ses moyens et ses souvenirs étaient encore très clairs dans sa tête. Ce qui est assez drôle c'est qu'il mentionne la baraque 34 et que c'est le numéro que porte celle qui a été reconstruite à Septfonds (1). 

1) Numéro donné lors de la construction du baraquement reconstitué au Mémorial du camp de Septfonds. C’était la baraque dite « des galeux » dans laquelle se trouvait également Joachim Prades de Caussade, qui a suivi le chantier de reconstruction de ce baraquement. 

 

Dans la première partie, il ne parle pas des conditions d'accueil au camp, seul l'aspect politique est mentionné. 
C'est Lina qui a traduit le texte qui était en catalan.

 

Dans la deuxième partie, la personne qui parle n'est plus la même. Il s'agit toujours de son père à 80 ans, mais avec les débuts de la maladie d'Alzheimer. C'est une  interview de son père qu’elle a retranscrite au mot à mot et, pour que ce soit lisible, qu’elle a parfois reprise seulement pour la compréhension. Il se répétait souvent. Mais il raconte et il se souvient bien des détails et des noms qui sont restés dans sa mémoire.

 

Voici son récit :

 

1ère partie : Montpellier, le 15 août 1949


« Je suis Jean Puig i Planes, né à Santa Coloma de Farners dans la province de Gérone le 26 août 1916. Je suis marié et j’ai une fille qui a deux ans.

 

Le nom de mon père est Antoni Puig i Rabat, et celui de ma mère Francesca Planes y Coromines. Ils vivent à Santa Coloma de Farners (Girona) où vit également mon frère Martin qui a 26 ans et qui est marié depuis 5 mois. 

 

Mon père (67 ans) a toujours été un homme de gauche. Conseiller municipal pendant la République, il n’a pas changé. Il a été emprisonné par Franco pendant 10 mois puis libéré car il n’y avait rien contre lui. Mon père est tonnelier et il a toujours travaillé pour son compte. Cela lui permet de continuer d’en vivre. En plus, il cultive deux champs avec mon frère et ma mère, ainsi ils peuvent manger.

 

Ma mère (67 ans) ne s’est jamais occupée de rien (NB : il faut entendre sur le plan politique ou syndical).  Mon frère, 26 ans, non plus. En 1937, il est entré chez les J.S.U.C. (Jeunes  Socialistes Unifiés de Catalogne) et il est allé dans une école de cadres à Barcelone. A la fin de la guerre, il devait venir en France avec ma sœur, mais une responsable des J.S.U.C. qui le connaissait est venue à la maison lui dire qu’il partirait avec elle en France. Cette camarade s’est rendue à Gérone le jour suivant et quand elle a voulu venir le chercher, les fascistes avaient coupé la route de Santa Coloma à Gérone, obligeant mon frère à rester à la maison car il avait 15 ans et, certainement, il ne s’est pas décidé à partir ou alors les fascistes ne lui en ont pas donné le temps.

 

J’ai aussi trois frères et sœurs en France. Salvador (35 ans) à Perpignan, tonnelier, qui est entré au P.S.U.C. (Parti Socialiste Unifié de Catalogne) au moment de l’unification. Ma sœur Dolores, qui vit à Montpellier (37 ans) est aussi rentrée au Parti au moment de l’unification. Mon autre sœur Rose (39 ans) ne s’est jamais occupée de rien non plus. Elle s’est mariée, il y a 18 ans, avec un membre de la C.N.T. (Confédération Nationale du Travail). Il s’appelle Joan  Lleonart i Pelegrí. Les relations avec les frères et sœurs ont  toujours été bonnes. Avec Joan Lleonart, nous nous sommes souvent accrochés dans des discussions politiques mais nous avons toujours eu de bonnes relations sur le plan familial.  J’ai toujours été d’accord avec mes parents et mon frère restés en Espagne.

 

J’ai commencé  à travailler à l’âge de 15 ans dans un atelier de menuiserie chez Joan Palau, qui est aujourd’hui à Arles/Tech (Pyrénées Orientales) et membre du Parti.

 

Jusqu’à fin 36, j’ai été menuisier, mais je n’ai pas pu finir l’apprentissage étant donné, que le syndicat C.N.T. a déclaré le boycott 3 ou 4 fois et que mes patrons  n’étaient pas d’accord avec mes idées. Peu avant la guerre nous avions formé une coopérative de construction avec 8 ou 10 compagnons, représentés par la CNT, et nous, de l’U. S de C (pas de Parti).

 

Lorsque le camarade Comorera a pris la direction du Conseil des approvisionnements fin 1936, je suis entré au Conseil des fournitures de la Generalitat de la province de la Selva comme secrétaire, Le camarade Juan Palau i Martorell, actuellement à Arles/Tech y était délégué. J’y suis resté jusqu’à la fin du mois d’août 1937, date à laquelle je suis parti au front. Pendant cette période, Vachia était secrétaire personnel de Comorera et Jofré secrétaire des départements. Plus tard, Serres Pamies et puis Miret, furent conseillers à la Conselleria qui était sur la Diagonal.

 

Lorsque je suis rentré en France j’ai fait ce qui s’est présenté. J’ai travaillé la terre à la vigne, j’ai travaillé comme boulanger, manœuvre, j’ai livré de la glace, du charbon et du bois. J’ai aussi été terrassier et peintre, etc., jusqu’au mois de novembre 1948 où je suis rentré dans une entreprise qui construisait des charpentes. J’y suis resté jusqu’au mois de janvier 1949 et pendant cette période je me suis spécialisé comme « marcador » en devenant ouvrier hautement qualifié (d’après le certificat). Tout en ayant conscience qu’il me manque beaucoup d’expérience pour en être vraiment un, ou même chef d’équipe. Nous étions 11 et à part 3 français, tous les autres étaient au Parti. J ‘ai profité de cette situation pour donner du travail à Serda, Soler, Sergi Puig etc.. Puis, j’ai fait ce que j’ai pu, me trouvant la plupart du temps au chômage. En ce moment je travaille à nouveau comme coffreur.

 

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En 1932, la C.N.T. (Confédération Nationale du Travail) s’est organisée à Santa Coloma de Farnes et j’y suis entré, mais au bout de quelques mois, avec quelques camarades, nous l’avons quittée car nous n’étions pas d’accord avec les façons de procéder des dirigeants locaux. Un mois plus tard, nous avons formé la U.G.T. (Union Générale des Travailleurs) et ainsi a commencé ma vie de luttes.

 

Ils ont déclaré le boycott et même la mairie est intervenue pour que l’on retourne à nouveau à la CNT. Rien n’y fit mais nous n’avons pu maintenir la UGT car nous n’étions que 5 camarades.

 

En 1933, à l’occasion d’une des visites que le Camarade Comorera fit à Santa Coloma de Farners, fut évoquée la possibilité d’organiser les jeunes et voyant qu’il n’y avait rien à faire nous sommes entrés à l’Union Socialiste de Catalogne. Nous avons quitté les jeunesses de E.R.C. (Esquerra Republicana de Catalunya) et nous avons créé le Casal du village.

 

Pour décider des responsabilités que le Casal devait prendre, nous avons organisé une série de conférences où parlèrent des personnalités représentant les divers courants républicains de l’époque. Serra Moret  et Comorera parlèrent respectivement au nom de l’Union Socialiste de Catalogne.

 

Leurs exposés ont été ceux qui nous ont convaincu le plus et nous avons décidé d’orienter le Casal vers ce parti en créant dans le village l’Union Socialiste de Catalogne. J’ai fait partie du bureau du Casal, mais cela n’a pas duré. A cause des évènements d’octobre 1934, le local a été fermé.

 

Le 12 octobre 1934 j’ai été emprisonné. Ils voulaient m’envoyer à Gérone mais il n’y avait pas de place et six des plus jeunes sont restés à Santa Coloma. Un jour, il nous a fallu quitter les lieux qui devaient recevoir un groupe de camarades détenus à Sant Hilari et Arbusias.

 

Pendant plus d’un an, j’ai été obligé de me présenter à la caserne de la Guardia Civil, tout d’abord tous les 8 jours, puis tous les 15 jours et ensuite tous les mois. J’avais besoin d’une permission chaque fois que je voulais sortir du village.

 

Le 18 juillet 1936, le camarade Palau était à Barcelone et le soir par l’intermédiaire d’un ami qui en venait, j’ai reçu l’ordre de convoquer tous mes camarades afin d’être prêts à faire front au complot qui se tramait. Nous avons passé la nuit au Casal avec les responsables de la C.N.T. et le 19 nous avons commencé à nous organiser et à travailler.

 

Avec la fusion des 4 partis marxistes catalans, nous avons intégré le P.S.U.C. (Parti Socialiste Unifié de Catalogne) et j’ai obtenu la charge de secrétaire à la culture et aux sports de la province tout en étant très ignorant.

 

Fin 1936, quand Comorera a eu la charge du Conseil de l’approvisionnement, je suis rentré comme secrétaire à la délégation provinciale de la Selva. Début 1937, j’ai demandé à entrer à l’école des Commissaires de la Caserne « Karl Marx ». Le camarade Montala (aujourd’hui à Alger) m’a présenté et j’avais des recommandations de Sobrino de Gérone, qui est mort dans un accident. Le camarade Arlandis a parlé avec moi, m’a posé quelques questions et m’a accepté, mais la maladie d’un proche m’a obligé à rentrer chez moi et j’ai perdu les cours.

 

Je crois que c’est au mois de juillet 1937 que j’ai été désigné pour aller à une école de cadres du parti, mais, appelé pour faire mon service militaire, je n’ai pas voulu y aller. Le Camarade Miret, alors conseiller,  me  dit que nous allions arranger tout cela afin que je reste à  Barcelone pour pouvoir suivre les cours et au moins rester à la Conselleria, car étant le plus jeune secrétaire de Comorera j’avais intérêt à rester. J’ai pensé que mes amis du village allaient me critiquer et je suis resté. Au mois d’octobre, appelé pour le service militaire, je suis parti au front de Madrid.

 

Une fois à Madrid, au Pardo, j’ai été proposé pour rentrer à l’école d’officiers ou commissaires, mais par peur de ce que pourraient dire mes camarades, je n’ai pas accepté. J’ai été le moniteur de culture physique de la Brigade.

 

Nous sommes montés au front, à las Rozas avec la 37ème brigade, jusqu’à la fin mars 1938 date à laquelle nous fûmes incorporés à la division del Campesino à Lérida où l’on a été transférés. Nous avons combattu avec lui jusqu’à la perte de Lérida. Ensuite ce fut la brigade mobile à Ampolla, Tortosa, devant Balaguer, etc… Jusqu’au mois de juin où, sautant un parapet avec une caisse de munitions, je suis tombé. Dans la chute, les ligaments de mon genou, déjà mis à mal par le football, se sont déchirés. Cette fois là, il a fallu m’évacuer (à cause de ce genou, on m’a proposé de passer devant un tribunal de médecins à Madrid, mais je ne m’y suis pas présenté et l’on m’a transporté à l’hôpital de la division le jour d’après (Hôpital base de Manresa). Là, on m’a plâtré toute la jambe. De Manresa, je suis allé près de Granollers, je crois à Llinas et plus tard en convalescence à la maison.

 

Comme j’avais à cœur la cause que je défendais, j’ai fait la bêtise de m’enlever le plâtre moi-même avant la date, j’ai fait des bains et des massages et croyant être guéri, j’ai demandé à rejoindre la 134ème brigade où il y avait mon frère puisque pendant ce mois d’absence, j’ai perdu mon unité.

J’ai été désigné au corps sanitaire détaché à Pedres d’Aolo , où le froid de la nuit, l’humidité et quelques glissades dans la montagne ont eu à nouveau raison de mon genou.

 

Au mois d’octobre, j’ai été désigné dans les bureaux de l’Etat major  de la 134ème brigade et j’y suis resté jusqu’au moment où je suis passé en France. A ce moment-là nous avons participé aux opérations d’Aitona et Seros. Avant de passer en France, le commissaire du corps était parti en mission au corps d’armée et j’ai reçu un message de la division, m’informant que j’étais nommé commissaire de la compagnie. La nomination devenait effective lors de la parution au journal officiel. Le dernier mois, j’ai été payé comme commissaire de compagnie mais je crois qu’à cause des circonstances cela n’a  pas été publié au Journal Officiel. 

 

J’ai exercé les fonctions de Commissaire de Compagnie jusqu’au 9 février où nous avons passé la frontière par Prats de Mollo.

 

Pendant tout le temps où j’étais à las Rozas, j’étais contrôlé par le Parti et membre de la troïka du bataillon et de la brigade.


Au nom de la 37ème brigade, je suis intervenu lors d’un meeting célébré à Puente Vallecas après la prise de Teruel par les forces du colonel Lister. Si je me souviens bien, les camarades Anton et Lister assistaient à cette manifestation.

 

Le commandant du bataillon s’appelait Casado, du parti, et il était de Madrid. Le commissaire de la compagnie Martin était également de Madrid.

 

A l’exception de mon frère, les camarades qui appartenaient à l’unité de la 134ème brigade sont tous en Espagne maintenant. Le chef de division était Trueba et le commissaire, Duran i Ventosa. 

Je suis donc rentré en France par Prats de Mollo, le 9 février 1939. Le 8 mars nous fûmes transportés au camp de Septfonds dans le Tarn et Garonne.

 

J’ai pris immédiatement contact avec le Parti et l’on m’a nommé responsable de celui-ci dans la baraque 15.  Plus tard ont été formés des cadres pour cette baraque et on nous a envoyé dans d’autres.

 

En ce qui me concerne,  je suis allé  à la 13, et à la vue de mon nom, le responsable du parti de la baraque,  qui prenait le nom de tous ceux qui entraient, m’a montré un papier signé Eladio, Secrétaire général du camp,  mentionnant que l’on me donne la responsabilité de la baraque. Plus tard, Eladio et un certain Abad qui a un œil abîmé, et qui, je crois, était membre de la direction du P.S.U.C., m’appelèrent pour me dire qu’il fallait que je prenne la responsabilité de  la baraque 11 car il y avait quelque chose qui n’allait pas.

 

Effectivement, quand je m’en occupais, j’ai vu que le capitaine de la baraque et son adjudant, un commissaire de bataillon étaient des Largo Caballeristes, entrés il y avait peu de temps au parti, lesquels, devant les provocations fascistes de quelques mineurs de Figols, prirent peur et ce fut l’anarchie. Nous avons eu beaucoup de travail pour surmonter la situation. Plus tard on m’a chargé de contrôler et orienter la direction de la baraque 12 et en dernier la 34, car j’avais été obligé de partir de  la 13,  averti par le commandant du camp, un certain Antonio Rey Cascales (commandant professionnel de Lleida) que j’étais inscrit sur une liste pour aller à Collioure.

 

Effectivement, les gendarmes sont allés à la 13, m’ont cherché mais ne m’ont pas trouvé. J’ai donc continué à contrôler ces baraques.

 

Un jour, cet Abad, de la direction du camp,  vint me voir et me dit que j’étais sur une liste pour aller au Mexique, mais qu’il était nécessaire que je reste. Je suis donc resté et je crois que cette expédition n’est même pas sortie de France puisqu’un ami en faisait partie (aujourd’hui il est séparé du parti) et il se trouve toujours ici.

 

Plus tard, Eladio et un certain Saceda commissaire de Brigade m’ont dit que je venais d’être admis sur une liste pour aller en URSS et ils m’ont montré une lettre mentionnant que ceux qui acceptaient, nous étions 3, seraient les premiers à sortir à l’occasion d’une des expéditions, les 15 ou 30 septembre.

 

La guerre ne le permit pas. Manque de chance. Plus tard, j’ai été désigné pour aller dans une compagnie de travail, mais la direction du Parti du camp s’est arrangée pour m’envoyer dans un autre.

 

Le 4 octobre, je suis parti dans une compagnie de travail pour faire les vendanges et je ne suis plus jamais retourné au camp. J’allais à côté d’Albi, puis dans l’Aveyron comme travailleur agricole. On m’a procuré un récépissé et 20 jours après, je suis parti sans autorisation à Agde où était ma sœur Dolores. 10 jours après les gendarmes m’ont demandé de me présenter à eux car je n’avais pas d’autorisation d’entrée dans le département. Je suis donc parti à Vendres à côté de Béziers car j’avais un ami qui travaillait à la vigne. Au bout de quelques jours, la mairie m’a également convoqué et j’ai été contraint de partir vers Clermont l’Hérault rejoindre ma sœur. 

 

Dans ce village j’ai lié amitié avec le Maire et quand les gendarmes de Clermont l’Hérault venaient, il m’avertissait et je me cachais. Ce fut ainsi jusqu’au 3 avril 1940 où j’ai pu obtenir un contrat de travail à Montpellier comme charbonnier. 

 

Depuis mon départ d’Albi jusqu’à mon arrivée à Montpellier je n’ai eu aucun contact avec le parti étant donné que j’étais toujours seul. Une fois à Montpellier, j’ai eu des contacts avec le parti et j’ai été intégré.

 

Comme responsable, il y avait un certain Franco. Cependant l’activité du Parti n’était pas bonne et j’ai protesté de nombreuses fois car ils ne cotisaient même pas. 

 

Devant mon attitude et les critiques que je faisais à Franco et à un autre qui, à la libération, avait été commandant de Brigade de Guérilleros et est mort en nettoyant un pistolet à Prades (je ne me souviens pas de son nom, on ne le voyait qu’au café où il jouait aux cartes toute la journée) l’on m’a proposé de faire partie du comité local de Montpellier.

 

Je n’ai pas accepté et j’ai continué ainsi jusqu’à la fin 1942, où avec l’aide de deux camarades, Figueres, qui est aujourd’hui décédé et Calvet, aujourd’hui séparé du parti, nous nous sommes démarqués et avons constitué nous mêmes, une cellule. Comme je connaissais beaucoup de militants du P.C.F. (Parti Communiste Français), nous avons travaillé ensemble jusqu’aux débuts de 1943 où j’ai rencontré Estanislau Rubies, tué par les Allemands le jour de la libération de Montpellier, ainsi que Baltazar Vidal, qui est aujourd’hui près de Toulon avec lesquels, même si nous n’avons pas eu souvent l’occasion de parler, nous avons eu l’occasion de nous connaître.

 

Peu de temps après, ils sont venus travailler à Montpellier et comme je  n’avais pas perdu le contact avec eux ils sont venus me voir, et Figueres, Calvet et moi, nous avons réintégré le parti avec eux.

 

En septembre, j’ai été chargé d’organiser « l’Union nationale » dans une boulangerie où nous travaillions pour les Allemands (car j’avais été appelé pour partir en Allemagne et ce fut la seule solution pour en réchapper).

 

Un mois plus tard, j’ai été convoqué par un membre du Comité départemental nommé « Paco » et avec Baltazar, Vidal, Carrio (aujourd’hui séparé du parti) et moi nous avons formé la direction régionale. Au mois de mars 1944, j’ai été nommé secrétaire général du département pour le P.C.E. (Parti Communiste Espagnol) et pour le PSUC (Parti Socialiste Unifié de Catalogne) - à ce moment là nous travaillions ensemble - et nous avons fait partie de la troïka avec Garriga de Béziers et Ruiz, qui vit à Carcassonne, jusqu’au 15 août 1944, prélude de la libération. A ce moment-là, nous étions 210 militants.

 

A la libération, je me suis enrôlé dans la 11ème brigade de Guérilleros que je contrôlais sur le plan politique pendant tout le temps où j’ai été secrétaire général du département. Les camarades Guérilleros qui me connaissaient m’ont nommé instructeur-adjoint et ainsi j’avais le contrôle politique de la sixième section de propagande avec le grade de lieutenant.  Pendant les opérations du Val d’Aran,  étant donné l’état de mon genou, les médecins m’ont recommandé de ne pas passer la Montagne et le commandant Castellano me dit de rester comme officier responsable de la 11ème brigade en France et régler auprès des autorités françaises et le COSOR (Comité des Œuvres Sociales des Organismes de la Résistance), le paiement et le soutien solidaire avec les familles des Guérilleros. Cadena, Montagut, et une femme restèrent avec moi.

 

Après, passant par Pont del Rei, je suis allé à Les Bordes (après Bessol), mais nous avons été obligés de rentrer.

 

Revenu en France on me nomme payeur de la brigade, fonction que j’occupais en même temps que celle d’adjoint instructeur jusqu’à ce que nous nous soyons organisés en bataillons de sécurité et nous avons été démobilisés le 1er mars 1945.

 

J’ai toujours été à la 11ème brigade avec le grade de lieutenant. 

 

De retour à Montpellier, j’ai fait partie d’un groupe comme responsable et au bout d’un mois je suis entré au Comité départemental. Lors de la première visite que « Nuria » nous a faite dans les premiers jours du mois d’août 1945, Catala et moi sommes restés pour parler avec lui. Le même mois une circulaire est arrivée, signée Moix, indiquant que je devais être incorporé au Comité départemental comme adjoint au camarade Catala.

 

Au mois de novembre 1945, lors d’une visite de Comorera, Soliva et « Nuria », la direction départementale fut limitée à 3 membres et j’ai été secrétaire de l’action et de la propagande.

 

Au mois de janvier 1946, j’ai reçu la visite de Joan Blasquez (César) qui m’a chargé alors d’organiser le service spécifique du parti dans l’Hérault, me nommant responsable par ordre de la direction. Il me conseilla de quitter le Secrétariat d’action et propagande, pour mieux me consacrer au Service spécifique. Je pensais que ce n’était pas prudent, parce que le travail de secrétaire me servait à cacher et justifier mes faits et gestes et les sorties que je faisais pour le travail du Service spécifique. Il en est résulté que jamais aucun camarade, même du comité régional ne s’informa de rien. Je m’occupais de ce service jusqu’à ce qu’on me communique qu’il avait été dissout au mois d’août 1948.

 

Quand, en 1946, le camarade Catala a été nommé membre de la Commission élargie du Comité central, il a voulu que je prenne le Secrétariat des Masses et pendant le temps où j’occupais ce secrétariat, nous avons pu former le Comité unitaire du département avec Marti Barrera du Casal Catala, Huguet pour l’IRC, Andreu pour A.C., Beltran pour Etat Catalan, Bagues o Borrás pour l’Union des Rabassaïres, Iñiguez pour l’UGT, Sanchez pour la JSU et moi pour le PSUC. La CNT n’y vint pas souvent.

 

Plus tard lors d’une visite du camarade Perez du Service spécifique, en accord avec Sébastien Priera nous avons cru nécessaire d’informer Catala, alors secrétaire général du département, de mon travail afin qu’il me laisse plus de liberté au sein du parti. Je me suis chargé du secrétariat des cadres jusqu’à la fin août 1948. Pendant ce temps, je me suis occupé, en plus, pendant 7 ou 8 mois, du Secrétariat à l’organisation pendant la maladie et l’absence du camarade Sergi Puig.

Pendant tout ce temps, l’effectif du département dépassait les 200.

 

A la fin août 1948, j’ai été rétrogradé à la base, conséquence du voyage de ma compagne en Espagne. Je ne donne pas plus de détails car un compte-rendu a été fait à la direction du Parti. Au cas où vous voudriez des explications plus importantes sur ce cas particulier, vous voudrez bien m’en informer.

 

Au mois de mars 1949, je me suis chargé du Secrétariat politique de mon groupe et au mois de juin dernier j’ai à nouveau été chargé du Secrétariat à l’organisation du comité départemental (secteur de Montpellier).

En ce moment, je continue au même Secrétariat à l’organisation, cadres et finances. L’effectif des militants est de 78.

 

L’éducation que j’ai reçue est moyenne. Je suis allé à l’école jusqu’à l’âge de 14 ans et demie.

 

En ce qui concerne la littérature, à part la nôtre, j’en lis très peu. Si je suis intéressé par le matériel idéologique, je crois avoir une prédilection pour l’économie politique, l’histoire et peut-être aussi pour la philosophie. Je considère que ces choses aident beaucoup à mieux assimiler ce que le parti nous enseigne et en définitive à m’orienter. Je pense que je lis de 10 à 15 heures pas semaine selon le travail que j’ai.

 

Autant que possible, j’étudie et j’utilise « Lluita », « Mundo Obrero », Cahier du communisme et Notre drapeau, pour m’armer politiquement, être en condition de combattre les compromis et les critiques, mettre sur la bonne voie, comme on le doit, les indifférents, les égarés et les trompés.

 

Il est difficile pour moi de dire quels sont les dossiers parus dans Lluita ou Mundo Obrero que je préfère bien que je les trouve tous intéressants. De toutes façons ceux qui m’intéressent le plus sont ceux faisant référence à la situation actuelle de l’Espagne et à l’ingérence étrangère, les préparatifs d’une guerre par le franquisme, le mécontentement général, les protestations etc. Ainsi les articles vont démasquer l’attitude de ceux qui se disant anarchistes, socialistes républicains et catalans nationalistes, pour mieux tromper, ne sont pas autre chose que des laquais de l’impérialisme, soutiens du franquisme et ennemis mortels de la cause de la république.

 

En plus de Lluita et Mundo Obrero je lis l’Humanité, Cahiers du PCF et Etudes soviétiques. Quand je travaille, j’achète  La voix de la patrie. Quelquefois, je jette un coup d’œil sur «La humanidad, Solidaridad obrera ou España libre".

 

Montpellier le 15 août 1949

 

2éme partie (1994)

 

« Je suis allé à Prats de Mollo, et de Prats de Mollo on est resté 1 mois là-bas,  juste un mois et après on nous a dit, « tout le monde, vous vous préparez », on nous a mis dans un car et avec le car on est allé jusqu’à  Céret prendre le train et puis après, on nous a envoyés, un ici, l’autre là-bas, et  moi, on m’a envoyé à Septfonds et à Septfonds je suis resté, 7, 8 mois. 

 

Septfonds c’est un camp de concentration et on nous a envoyés là-bas, l’embêtant c’est que quand on est allé là-bas, il n’y avait pas une baraque, rien c’était l’air libre, tu vois ! D’ailleurs tu as vu les photos, des fils de fer partout bien fermé, et on nous a  mis là-bas.  Nous étions des centaines et le même jour alors, avant souper il a commencé à pleuvoir, tous assis, l’un a côté de l’autre comme on a pu, ça a été une de ces averses terribles, le soir ça a commencé, toute la nuit, il a plu, le lendemain il a plu et nous, là-bas, assis comme on pouvait, ce qui nous a embêté, c’est qu’il n’y avait aucun endroit pour aller faire, ni ses besoins, ni uriner, rien, « faites-les où vous voudrez » et l’embêtant pour nous ça a été que les gens de Septfonds, ils venaient nous photographier pendant qu’on faisait nos besoins. Parce qu’il n’y avait pas une baraque, rien, rien d’ailleurs tu as vu les photos, les photos que j’ai sur moi, en permanence. Ca a duré 8 mois Septfonds,  il y en avait qu’on les envoyait en Allemagne, il y en avait beaucoup qui partaient en Allemagne, moi, heureusement j’étais bien copain avec le commandant en chef du camp de concentration, c’était un catalan, il m’a appelé un jour «  Que Juan Puig y Planas, se présente immédiatement au micro ! », je suis allé au micro, je croyais qu’il y avait une lettre ou quelque chose comme ça. Il me dit «  Monsieur Puig, on vous demande c’est le commandant en chef ». Alors j’y suis allé, je lui ai demandé « mais qu’est ce qu’il arrive », il me dit «  viens ! ». Il était, je me rappelle… il y avait une petite  réunion, ils étaient 5 ou 6 officiers et comme lui, il était le chef responsable, il leur a dit, « je vous demande 5 minutes il faut que je parle d’urgence à mon ami quelque chose de personnel ». Les officiers qu’il y avait, se sont écartés et il m’a dit « Voilà, j’ai reçu ça ce matin quand je suis allé prendre ce qu’il y avait, pour les soldats, ». 


Il y avait une note qui disait, pour moi et 3 de plus, que le lendemain matin on devait nous prendre pour nous envoyer… où ? Et j’étais sur cette liste et alors  lui-même il m’a dit cache toi et j’ai pris mes affaires, de la baraque 15 et je suis allé à la 41, où il y avait des copains. 


Alors le soir quand ils sont allés me chercher à la baraque 15, Casadella et Calvet  ont dit, « il est déjà parti, ils sont venus le prendre ! ». Voilà, et c’est comme ça que j’ai eu la chance de ne pas partir. Parce que, il y en a eu un qui a dit, « qu’est-ce qu’on va me faire à moi ? », un lieutenant je crois que c’était, de l’armée espagnole qui a dit «  à moi, personne me dira rien ! » et il était sur la liste et le lendemain matin ils l’ont pris et ils l’ont emporté. Et nous on s’est éparpillés, par ci, par là, on s’en est échappé. Voilà.  Alors j’ai changé de baraque  et comme ça d’un côté à l’autre, jusqu’au jour où on nous a demandé... de faire les vendanges, mais ce qu’il y avait d’embêtant c’est qu’on commençait, évidemment par les gens les plus âgés alors à un moment donné, j’y suis allé et j’ai dit, « voilà  j’ai trente trois ans » Le bonhomme m’a dit, « écoute fout le camp d’ici ou sinon je t’enferme », parce qu’il le voyait, j’avais même pas un poil.

 

A un moment donné, ils ont changé la garde, il y avait un bonhomme qui est venu, il me dit « bon, allez en arrière, qu’est-ce qu’il y a ? ». Je  dis «  ça paraît pas possible, si mon grand-père était ici, il aurait honte », il me dit « et pourquoi ? », « parce qu’il était français », « ton grand-père, il était français ? » « oui », « j’avais mon arrière grand-père, il travaillait… », il me dit « où », je lui dis,  j’avais remarqué en passant qu’il y avait un village qui s’appelle Céret et c’est facile et je lui dis « mon grand-père, il travaillait à Céret », et il me dit, « j’en sort ! j’en sort, je suis de Céret, moi et qu’est-ce qu’il faisait ? », alors je lui ai dit « il était tonnelier », « et comment tu t’appelles ? », je lui dis « Puig » Il me dit « mais il y en a à Céret, il y a des parents à toi ». Ça  a été bien le hasard, et ici, on a commencé à parler, il était content de pouvoir parler avec moi. 

 

Et c’est ainsi que j’ai pu sortir, je suis allé faire les vendanges. On a passé, un mois, un mois et demi dans une maison, charmants comme tout,  gentils, ils voulaient me garder mais ils avaient déjà 2 réfugiés plus âgés que moi… c’était à La Bastide de Lévis, à côté d’Albi, c’est à 5 ou 6 km. Et là-bas on m’a pris en sympathie, tellement bien que quand on a fini, la mémé, elle est venue me dire « hé ! bé ! il y a longtemps que je n’embrasse personne, mais je t’embrasserai à toi, Jean, et l’autre « mamé », parce qu’il y avait celle du père et de la mère, elle me dit « je voudrais te donner quelque chose mais je n’ai rien, je te donnerai de toute façon quelque chose, j’y tiens, parce que ça a appartenu à mon mari », son mari il avait été agent, gendarme ou quelque chose comme ça et elle me dit, « tiens si ça te va, je te la donne » et elle m’a donné la veste du mariage de son mari qui était mort. Et je l’ai portée longtemps.

 

Ils ont été gentils comme tout mais quand ça a été terminé, le bonhomme voulait me  garder, mais il m’a dit, « Jean, tu le comprendras, j’en ai déjà deux, qu’il y a deux mois qu’ils sont chez moi, ils sont très gentils, ce sont des travailleurs, et je ne peux pas en prendre d’autres ». Et de là-bas, alors, je suis parti. Ils m’ont envoyé à Villefranche de Rouergue, et à Villefranche de Rouergue, on m’a dit : « Voilà, vous irez à tel endroit, j’ai pris le taxi, une femme qui faisait le transport de Villefranche de Rouergue. Le lendemain, je me suis levé, parce que je dormais, il y avait 12 ou 14 veaux devant moi et à deux mètres, deux mètres et demi, je dormais dans la même étable derrière les veaux.

 

Alors, là-bas je suis resté, 3 mois peut-être… Parce que là-bas dedans, j’étais mal, je n’étais pas seul parce qu’il y avait une dame qui faisait le transport avec la voiture qui m’avait expliqué et dit, « je crois que vous ne resterez pas longtemps ici, parce qu’il y en a au moins 4 ou 5 qui sont passés avant vous déjà », alors évidemment je suis parti.

 

Ce qu’il n’explique pas et il passe à côté parce qu’il y a trop de choses c’est que le dimanche matin, il lavait son petit linge, ses choses à lui,  parce que personne d’autre pouvait le faire et quand son patron s’en est rendu compte, il lui a dit, « qu’est-ce que tu fais là ? », il dit,  « je lave mon linge », il lui a dit, « le dimanche il faut aller à la messe », « mais j’ai pas le temps d’aller à la messe, il faut que je lave mon linge, que je prépare mes affaires et que j’écrive à ma famille », alors il dit « mais quand on va pas à la messe alors on travaille ».

 

, et il l’a obligé à travailler parce qu’il ne voulait pas aller à la messe. Il se lavait, il lui faisait la remarque, « vous laver pourquoi faire, dans un moment vous serez sale »

 

Comme j’étais en contact avec ma sœur Lola, dès qu'elle m'a dit, « nous sommes à Agde »,  je leur ai écrit et un beau jour , avec l’aide de cette femme qui conduisait la voiture, le matin, sans rien dire, je l’ai averti pour qu’elle m’attende et j’ai foutu le camp, sans rien dire de bonne heure, et elle-même m’a dit, passez par là à Villefranche de Rouergue, cachez vous et si vous voulez prendre le train, prenez le train à contre voie parce que certainement que votre patron sera ici et comme le train n’arrive pas tout de suite, elle m’a dit, sûrement qu’il vous attrapera et c’est ce que j’ai fait et quand le train est arrivé à contre voie je suis allé là-bas avec ma valise. Il y a des gens qui m’ont aidé et je suis passé par derrière à contre voie, sans rien dire, jusqu’à Toulouse, je n’avais pas de billet. A Toulouse je suis  descendu et je suis allé chercher le billet, parce que j’avais peur que les gendarmes passent, alors, ça aurait été pire. Et à Toulouse, je suis descendu, j’ai pris mon billet et j’ai attendu le train qui venait ici et à Agde j’avais ma sœur qui m’attendait ».

Photo parue dans La Petite Gironde
du 1er juillet 1939

Témoignage Jean de Faucon, journaliste pour "La Petite Gironde", publié le 1er juillet 1939. 

Témoignage important publié dans "La Petite Gironde" le 1er juillet 1939.
La Petite Gironde était un quotidien fondée en 1872 à la suite de l’arrêt de « La Gironde », autre quotidien fondé en 1854. Il couvrait le sud-ouest et le midi de la France. Se voulant journal républicain régional, il se « droitise » au fil des années et fini collaborationniste durant l'Occupation, ce qui provoquera sa fin en août 1944.

La publication de l’article fait suite à la visite du journaliste Jean de Faucon au camp de Septfonds fin juin 1939, soit environ quatre mois après son ouverture.

Visite, précisons-le, guidée par le préfet Boucoiran.

Voici son récit…

 

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« Vous voulez voir mes pensionnaires ?
Venez demain à 9h à la préfecture. Très heureux de vous faciliter votre tâche, je vous ferais moi-même les honneurs du camp ».

C’est ainsi que j’eus la bonne fortune de visiter Septfonds, guidé par Mr Boucoiran, préfet de Tarn et Garonne, et dont les Bordelais conservent le plus charmant souvenir.

 

Ils sont là-bas, à 20 km de Montauban (1), plus de 16 000, tous espagnols, tous anciens miliciens ayant combattu durant 2 ans et demi.

Encadrés par 1 200 officiers, ils sont répartis en cinq régiments comprenant chacun trois bataillons, le bataillon divisé en six compagnies, les compagnies en sections.

 

A la tête de cette véritable armée, un état major formé d’un lieutenant-colonel, de deux capitaines et de deux lieutenants, la plupart officiers de carrière, est responsable de la discipline générale, fait connaitre aux hommes les décisions du commandement français, transmet à celui-ci leur desiderata, est chargé d’examiner leur situation particulière, et d’améliorer, autant que possible, les conditions d’existence de chacun.

C’ est ainsi que cet état major s’occupe en ce moment de faire édifier une maison de la culture qui groupera tous les intellectuels, et met au point les plans d’un Parc des sports prévoyant un terrain de football, des pistes d’athlétisme, des courts de tennis, etc. (2)

 

Une compagnie de travailleurs de camp de 500 hommes.
Pour chaque bataillon, deux baraquements en planche, pouvant loger chacun entre 250 et 410 miliciens. (3)

Service sanitaire impeccable, là comme ailleurs. Un hôpital de camp de 200 lits, comportant une salle de médecine générale, de maladies contagieuses, de chirurgie, de vénérologie.
Un médecin-chef français et des médecins auxiliaires : des spécialistes espagnols.

Service postal : 8 000 distribuées par jour, 10 000 francs de mandats.

Personnel français pour assurer la surveillance de 16 000 miliciens : quatre pelotons de garde républicaine mobile, un bataillon d’infanterie.

Voilà l’ossature générale de l’organisation de Septfonds telle que me l’explique le lieutenant-colonel de la G.R.M. qui commande le camp avec son état-major d’officiers affectés à chaque service.

 

« Et maintenant, allons voir mes spécialistes ».

Dans une baraque isolée, une dizaine d’hommes, poinçon en main, tressent de semelles de corde, tandis que d’autres découpent de la toile.
« C’est notre fabrique de sandales », déclare le colonel. « Dans quelques temps, j’aurai aussi des tailleurs qui couperont des shorts et confectionneront des chemise. Je tiens à ce que mes « clients » soient aussi élégants que possible ». (4)

En dehors du camp, on a installé un atelier où des ouvriers spécialisés : monteurs, fraiseurs, tourneurs, travaillent sous la direction d’un moniteur français, délégué par le ministère du travail.

 

Ici, c’est le banc d’essai des techniciens. Tous ceux qui désirent continuer à exercer leur ancien métier viendront à Septfonds passer un examen pratique et, après une enquête sérieuse sur leur moralité, pourront ensuite faire une demande pour être embauchés dans nos usines, suivant les besoins de notre industrie et sans porter tort aux spécialistes français.

Cependant que Mr Boucoiran guide vers l’infirmerie, Mr Bancal, inspecteur général du service des étrangers, je reviens vers le camp.

 

La plupart des miliciens sont dehors, c’est l’heure de la principale occupation de la journée : le bain de soleil. Bronzés comme les habitués de la côte d’azur, ils sont là, étendus devant leurs baraques, les yeux mi-clos, dans le plus anodin farniente. D’autres jouent aux cartes ou aux échecs. Quelques-uns écrivent ou bien se font raser par un camarade.

L’un d’eux vient vers moi et demande une cigarette. Je la lui donne de grand cœur. Mais à peine ai-je eu le temps d’esquisser ce geste que cinquante mains se tendent vers moi, et que le paquet que j’avais imprudemment sorti de ma poche n’est plus, en un clin d’œil, qu’une boule de papier bleu.

 

Un instant, je dévisage ces hommes qui m’entourent. Très jeunes pour la plupart, le teint mat, les yeux noirs, ils portent encore l’uniforme qu’ils avaient pendant la guerre. Sauf quelques-uns, qui sont encore haves et amaigris, ils paraissent en parfait état physique.
Beaucoup me considèrent avec méfiance.

Qui es-tu, semblent-ils me demander, toi qui possède des cigarettes, qui porte une cravate et un chapeau, qui a serré tout à l’heure la main du colonel ? Que viens-tu faire parmi nous ? Es-tu un ami ou un ennemi ?
- Policia ? Questionne l’un deux.
- No ! Periodista.

Les voilà fixés sur le but de ma visite. Journaliste, on dirait que ce mot là les a mis en confiance. Je profite de cette minute de détente.

- D’où es-tu, toi, là-bas, coiffé du calot de l’infanterie ?

L’interpellé écarte ses camarades, se plante en face de moi et me répond :
- De Barcelone !
- Quel quartier ? La Diagonale, la Calle Cortes, la place de Catalogne ?
- No hombre, del Barrio Chino. Ici nous sommes presque tous du Barrio Chino. Tu connais le Barrio Chino ?(5)
- Oui. J’y étais le 23 juillet 1936.
- Tu te trouvais à Barcelone au début de la guerre ?
- Oui.
- Barcelone, c’est beau n’est-ce pas ? Le Palais de l’Exposition, le Tibidabo, las Ramblas, le Paseo San Juan…
- Les carmélites déterrées du Paseo San Juan... (6)

La phrase m’a échappé.

Les miliciens se regardent, surpris… Quelques une esquissent un sourire. Un lourd silence pèse sur nous. Je sens qu’il est préférable de ne pas insister sur ce sujet et je poursuis l’interview :
- Qu’as-tu fait pendant la guerre ?
- D’abord la bataille dans les rues : j’ai participé au siège de la téléfonica, de la Capitainerie générale. Puis ensuite, je suis parti sur le front de Saragosse, je suis revenu quelques semaines plus tard à Barcelone, au ministère de la guerre, avec Garcia Oliver (7). Tu connais Garcia Oliver ?
- Oui, je l’ai rencontré deux fois.
- Un homme « fantastique » !
- Fantastique…
- J’ai été aussi sur le front de Madrid : j’ai fait l’offensive de l’Ebre. Et après…
L’homme fait entendre un juron. Il revit la défaire de Catalogne, la débâcle de mars.
- Voudrais-tu revenir en Espagne ?
Cette question lui fait l’effet d’une banderille.
- Moi, jamais. Personne parmi nous. Là-bas, nous sommes tous condamnés à mort. Les fascistes n’aiment pas les « chicos » du Barrio Chino.
- Où aimerais-tu vivre, au Mexique ?
Non, en France.
Et toi ? Et toi ?
Tous me font la même réponse :
- En France ! En France !
Je m’éloigne du groupe : Adios hombres !
- Salud !

Mais un milicien m’a suivi. C’est un garçon de dix-huit ans. La manche droite de sa vareuse flotte dans le vide.
- Tu voulais me parler ?
- Oui ! Ne pourrais-tu pas me dire s’il est vrai que Franco punit de mort tous ceux qui ont combattu contre ses soldats ? Je voudrais retourner chez moi, retrouver ma mère et mon frère.
-Franco ne fait pas fusiller ceux qui n’ont pas de crime sur la conscience.
- Alors je vais faire une demande.
Y en a-t-il beaucoup qui soient dans ton cas ?
Le jeune milicien sourit :
- Oui, beaucoup, mais nous ne parlons jamais de ce sujet.
- Pourquoi ?
- A cause des autres, de ceux du Barrio Chino.

Un coup de sifflet déchire l’air.

Le jour décline. On va amener les couleurs. La compagnie de miliciens qui, ce soir, est désignée pour rendre les honneurs au pavillon français, se fige au garde-à-vous.
- Au drapeau !

Les soldats français présentent les armes. Les officiers saluent.
Et derrière les palissades qui délimitent l’entrée du camp, 15 000 hommes regardent le drapeau bleu, blanc, rouge, descendre lentement le long du mât...

 

Article signé: Jean De Faucon
Photo : La Petite Gironde - Intitulée : "L'heure du paseo dans le camp de Septfonds"

 

Notes personnelles:

(1) - en réalité, Montauban - Septfonds : 30 km.

 

(2) - une photographie d’époque prouve qu’un terrain de football a bien été créé. On y distingue des joueurs en tenue blanche et noire en action. Tout autour du terrain d’autres internés suivent la rencontre, assis dans l’herbe. Deux gardes mobiles à cheval surveillent l’ensemble.

 

(3) - en réalité, les baraquements étaient prévus pour contenir 350 individus… allongés. Un jour, Juan Carraux, ancien du camp m’a dit : « nous dormions sur un côté car la place était réduite, et à un signal, nous nous retournions tous en même temps sur l’autre côté».

 

(4) - il y a eu un langage des camps ; des mots, des expressions propres à cette vie d’enfermement si particulière. C’était un langage inventé par les détenus, parfois par le personnel. Il en est de même de nos jours dans les prisons par exemple. Ici, il s’agit d’un préfet qui parle de « mes clients » concernant les espagnols enfermés au camp. Déjà à la toute première ligne du témoignage, il parle de « mes pensionnaires ». Un langage qui se veut paternaliste que je n’avais encore jamais rencontré.

 

(5) - de tous temps et suivant les époques, le Barrio Chino (quartier chinois), bas-fonds de Barcelone était synonyme de drogue, prostitution, banditisme en tout genre. De nos jours on dirait un quartier « chaud ». Dans les années 30, venir du Barrio Chino vous classait. De nos jours, ce quartier se nomme El Raval et est devenu un quartier presque entièrement métamorphosé bien qu’il y subsiste un air de bohème malgré la modernité qui s’y est installée.

 

(6) - référence probable aux profanations de sépultures pendant la Guerre d'Espagne. Cet échange très bref laisse penser que, des deux côtés, on est parfaitement au courant de ce qu’il s’est passé ce jour-là au Paseo San Juan à Barcelone, sans avoir à préciser d’avantage..

Témoignage de Roger Lardenois, journaliste à "La Jeune République", publié le 26 mars 1939. 

Témoignage qui était certainement passé inaperçu jusqu’ à ce jour. Un témoignage fort, publié le 26 mars 1939 dans le journal hebdomadaire « La Jeune République », journal militant qui s’attaquait aux injustices. Roger Lardenois, le reporteur, fut par la suite résistant du réseau Valmy dans l’Oise.

Les réfugiés Espagnols – « J’ai vécu une journée dans un camp de concentration » - Reportage sur la misère. (1)

Ainsi s’intitule l’article. Voici son récit…


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Septfonds est un heureux petit village de Guyenne, au nom bien français, entre Cahors et Montauban. Quelques centaines d’habitants y vivent paisiblement du commerce de l’ail et de l’élevage des moutons (2).

 

Il y a quelques semaines, des militaires sont venus. Ils ont réquisitionné la mairie, les écoles, des granges. Le lendemain, un régiment de tirailleurs sénégalais et quelques escadrons de dragons animaient de façon inaccoutumée les rues de la localité. A deux kilomètres, près du hameau de Judes (3), on clôturait un champ immense d’un triple réseau de fils de fer barbelés ; en moins d’une semaine, le vieux chemin de terre communal faisait place à une large route empierrée ; des baraquements couverts de tôle ondulée apparaissaient : une véritable cité s’édifiait.

 

Quand tout fut construit, on vit arriver des détachements de la garde mobile. Enfin, vinrent les miliciens espagnols. On en attendait 10.000; il en arriva 16.000...
— Ils sont 20.000 maintenant, dit le chauffeur qui me conduit au camp. Plusieurs milliers couchent encore à la belle étoile ! (4)
Précisément, dans le matin glacé, je viens de relever frileusement le col de mon pardessus. Dans la nuit, une couche de givre a blanchi les buissons qui bordent la route. Un peu de glace recouvre les flaques d'eau. Court arrêt a la mairie de Septfonds pour obtenir l’autorisation de me rendre jusqu’à Judes. On me prévient :
— Vous devrez vous tenir à l’entrée, près du corps de garde. Défense d’aller plus loin. Les Espagnols que vous voulez voir vous seront amenés... si on les trouve.
Sur la nouvelle route, dont les cailloux aigus mettent à mal les pneus de la voiture, nous croisons de nombreux factionnaires en armes.
— Chaque nuit, explique mon conducteur, quelques miliciens s’évadent. Mais les alentours sont bien gardés et les évadés ne vont jamais loin ».

 

Lamentable spectacle...

 

J’abandonne la voiture et m’engage en plein champ. De loin, le camp ressemble à une immense foire grouillante de visiteurs. Mais, de près, quel lamentable spectacle je contemple ! De l'autre côté des barbelés, des milliers d’hommes, dont une barbe hirsute couvre le visage, stationnent, debout, enroulés dans des couvertures boueuses. Malgré le froid vif, quelques-uns, le torse nu, se lavent dans un ruisseau (5). A quelques mètres, en haut d'un mât, flotte un grand drapeau français. C’est l’entrée du camp.
Interdiction de la franchir. Un lieutenant examine mes papiers. Il donne des ordres. Bientôt, la voix tonitruante d’un haut-parleur annonce en espagnol, aux amis dont j’ai donné le nom, qu’ils doivent se présenter à l’entrée.

 

Un long moment s’écoule. J’observe l’étrange spectacle qui se déroule sous mes yeux. Derrière la barricade, sous la conduite de gardes mobiles, des miliciens s’alignent en colonne pour accomplir les corvées. De place en place, auprès des barbelés, des géants sénégalais, au visage d’ébène affreusement balafré, montent, baïonnette au canon, une garde implacable.

 

Voici enfin mes amis espagnols. Quelques instants émouvants, une fraternelle accolade. Nous nous sommes rencontrés un jour de septembre à Barcelone, dans le local de l’Union Démocratique. A la lueur d’un éclairage de fortune, nous avions longtemps conversé sans presque distinguer nos visages. Aujourd’hui, mes amis ne me reconnaissent que par le son de ma voix, qui leur disait à Barcelone des paroles d’espoir et d’admiration, qui tente de leur apporter maintenant des mots d’affection fidèle et de réconfort.

 

A l’intérieur du camp…

 

Je leur dis mon intention d’entrer dans le camp. Ils consentent à m’aider à tromper la vigilance du service d'ordre. Je profite du passage d’une colonne de miliciens pour me mêler à leur groupe. Et me voici bientôt au cœur même de la foule des réfugiés.
Depuis dix jours, une sale petite pluie fine tombe, incessante. Le sol est recouvert d’une boue sur laquelle on glisse à chaque pas. Pour cette raison, les hommes ne se déplacent que très lentement. Beaucoup ne sont chaussés que de vieilles espadrilles.

 

Je contemple les baraquements. Au loin, ils m’avaient paru habitables. Je découvre maintenant avec stupéfaction qu'ils ne sont clos que sur un seul côté. Ce sont des hangars rudimentaires qui protègent de la pluie, mais sont totalement ouverts au froid et au vent. Pour se protéger, les miliciens ont élevé un petit mur de terre à une hauteur d'un mètre.
Mes amis me montrent leur place habituelle.
— Où dormez-vous ?
— Ici.
Ils m'indiquent le sol, que dissimulent à peine deux ou trois centimètres de paille. Je n’en puis croire mes yeux.
— Mais vous devez avoir très froid ?
Pas de réponse. Il semble que ces hommes ne consentent pas à dire un seul mot qui puisse être interprété comme un reproche. Au contraire, ils font tous l’éloge des gardes, des Sénégalais. Un jeune capitaine espagnol, officier de carrière, me salue au cri de « Vive la France ! ».
La nourriture, faite par les miliciens, parait suffisante. On m’avoue seulement que l’épreuve physique la plus pénible est la quasi impossibilité d’être propre. La plupart des hommes se grattent : ils sont dévorés par la vermine. Il y a, certes, une installation de douches dans le camp. Mais il y faut attendre son tour pendant sept heures...

 

Souffrances morales…

 

J’interroge nos amis sur l’état moral des miliciens :
— Tous souffrent beaucoup. Les uns ne peuvent s’accoutumer à l’inaction absolue qui leur est imposée. La plupart, surtout, sont torturés par la pensée que leur épouse ou leurs enfants, dont ils ne savent plus rien depuis des mois, sont dans le malheur.
J’assiste, peu après, à la distribution du courrier. Un immense silence règne soudain sur le camp, tout entier attentif à la voix du haut-parleur qui annonce le nom des quelques privilégiés pour lesquels une lettre est arrivée. Plusieurs miliciens me demandent d’expédier des lettres destinées à leur famille demeurée en Espagne.

 

Je lis sur les enveloppes des noms de villes qui évoquent tout un martyre : Badajoz, Lerida, Gerone... Pauvres lettres si chargées d’espoir, que je confierai pieusement à la poste, mais que, sans doute, l’impitoyable censure franquiste détournera du chemin de leurs destinataires !
On me montre le baraquement qui sert d'infirmerie. Il est tenu par des médecins espagnols. La place y est cruellement limitée : c’est en vain que des vieillards de plus de 60 ans qui sollicitaient un lit ont tenté d’y être admis.

 

Sur la terre glacée…

 

Et voilà le plus déchirant tableau contemplé durant cette journée : plus de mille hommes n’ont pu trouver place dans les baraquements bondés. Et, depuis dix jours, on les a parqués dans une enceinte, sans abri. Ils dorment sur la terre nue, boueuse, sans qu’aucune autre construction que celle qu’ils ont édifiée de leurs mains, avec la terre, les abrite du froid implacable. Beaucoup ne peuvent parvenir à trouver le sommeil : durant les longues veillées nocturnes, ils marchent pour résister à l’engourdissement et au froid.

 

Et ceci se passe, - j’insiste - , le 19 mars, c’est-à-dire six semaines après l’arrivée des réfugiés en France ! (6). Quelle explication les pouvoirs publics responsables invoqueront-ils pour excuser ce scandale ?

J’ai vu là des professeurs d’université, des instituteurs, des artistes, des écrivains dont les noms sont parmi les plus glorieux de l’Espagne moderne.

 

Ces hommes, que rien ne préparait à ces épreuves physiques, acceptent avec une admiration stoïcisme un martyre qu’ils partagent avec la foule des héros vaincus qui les entourent. Ces hommes, dont certains sont âgés, ont, pour la plupart, une famille en Espagne, des biens, une brillante situation. Et voici que, tandis que, de mon mieux, je m efforçais de mettre un peu d’espoir et de confiance dans leur
cœur, certains d’entre eux n’ont pu contenir leurs larmes. Est-il quelque spectacle plus poignant que celui de larmes versées par de tels hommes ?...
Et j’ai osé leur demander s’ils consentiraient à retourner chez eux si, demain, des garanties de sécurité leur étaient données. J’entends encore leur réponse passionnée :
— Jamais, jamais, aussi longtemps que l’Espagne aura de tels maîtres.

 

Une promesse…

 

Je leur ai promis que tous ne les abandonneraient pas, que nous les aiderions à refaire leur vie. Je leur ai promis que nous leur témoignerions, dans la défaite, une solidarité plus grande encore que celle que nous leur réservions dans la victoire. Et j’ai perçu dans leurs yeux, pendant que je leur parlais, une lueur d’espoir, de confiance et d'infinie gratitude.

 

Je demande a nos amis de m’aider à tenir la promesse qu’en leur nom j’ai faite à ces glorieux vaincus.

 

Article signé : Roger Lardenois

 

Notes personnelles:
(1) En 1939, le mot « concentration » (concentración en espagnol) n’avait pas le même sens que celui qu’il a pris un peu plus tard pour désigner les camps d’extermination nazis. Par définition, c’est l’action de concentrer, le fait de rassembler, de réunir. Il est important de le préciser pour ne pas faire d' amalgame, tout en préservant l' authenticité du vocabulaire employé.

 

(2) - détails curieux… l’ ail et le mouton n’ ont pas vraiment marqué l’ histoire du village !

 

(3) - en fait, hameau de Lalande sur lequel se trouve le camp de Judes (nom du lieu dit déjà présent sur le plan Napoléonien).

 

(4) - un document officiel fait état de 15 970 hommes le 11 mars 1939. Il semble que ce soit un maximum de réfugiés concentrés en même temps. Par contre sur la durée, même si le nombre total est difficile à déterminer avec certitude, il semble qu’au moins 25 000 personnes soient passées à un moment donné dans ce camp.

 

(5) - le Daudou

 

(6) - pour Septfonds, du 5 au12 Mars 1939, environ 2500 miliciens espagnols arrivent quotidiennement, à pied depuis la gare de Borredon située à 6 km, sur le site encore en cours d’aménagement.

Témoignages écrit par Joseph Desseaux, curé de Septfonds en 1939.

En 1939, Joseph Desseaux, curé de Septfonds, rendait une visite au camp de Septfonds. Voici son témoignage, témoignage qui a été redécouvert, et qui parut dans le journal paroissial "L' Etoile de l'Orme".

Il est 7 heures. Le temps est gris, la bise souffle. Une sonnerie nasillarde retentit au-dessus de cette cinquantaine de baraques alignées entre le Moulin de Judes et la Chapelle de Lalande. Le clairon du génie espagnol semblable par son aspect et sa tonalité à celui des Prussiens annonce le réveil.

 

Peu à peu les cuisiniers sortent de leur abri et s’ébrouent comme des barbets s’éveillant dans leur niche. Les feux difficilement s’allument, car le bois est trempé. La fourmilière humaine s’agite. On procède aux ablutions. Des cuves de ciment ont été placées dans un pré par le Service de Santé. L’eau javellisée d’une source et d’un ruisseau y est amenée. Le lavabo est très vite abandonné.

 

On passe au nettoyage des baraquements. Travail lent, parce que compliqué. Pour en faciliter la surveillance, ces bâtiments ont en effet un pan coupé. Les occupants se sont chargés de remplacer la cloison absente. De bizarres édifices se sont montés. Les uns ont crée de véritables souricières pour pénétrer dans leur cave, d’autres ont fait des murs de boue et de briques, d’autres ont utilisé des toiles ou des tôles. L’accès du compartiment où je suis entré, est sans doute réservé aux partisans d’un régime culinaire restreint : il faut s’y placer de champ.

 

Cette muraille de mottes de gazon assombrit l’intérieur du logement, mais le protège des courants d’air et de l’humidité. De nombreux trous, en quinconce sur le sol, m’intriguent. Le chef de baraque, un jeune lieutenant parlant français, m’explique : « Nous perçons la couche argileuse imperméable de la surface du sol et l’eau peut ainsi atteindre le sous-sol spongieux. Nous parvenons de cette façon à nous protéger complètement de l’humidité

 

Le compartiment est divisé en deux parties par une allée dallée de briques et pierres concassées. Chaque homme, de part et d’autre s’est ingénié à construire un emplacement habitable « presque confortable », nous assure l’un d’eux en souriant. L’un, avec des planches, enfoncées à même la terre, endigue l’éparpillement de sa portion de paille. L’autre, plus habile, s’est construit à l’aide d’une claie et de rondins, un sommier sur lequel il a déposé un matelas fait d’un sac de sucre vide bourré de paille. Du toit de tôle ondulée descend en zigzaguant un fil de fer supportant en guise de lustre une bougie. Elle éclairera ce soir les interminables parties de cartes catalanes où les enjeux sont des milliers de pesetas sans valeur.

 

Une guitare est suspendue à un clou. Les belles Andalouses se penchant à leur balcon fleuri pour mieux comprendre le message un soir de printemps sont loi, hélas ! Chantera-t-elle encore la bravoure du torero sur le sable brûlant de l’arène ? Elle s’entend le soir, lorsque les feux s’allument. Ses accents ont perdu leur chaleur. Ses notes grêles, ne disent plus que les horreurs de la Révolution, la honte d’une fuite sans gloire, les souvenirs amers des amitiés perdues.

 

Parfois, un air national antique donne à l’exécution une vigueur, une expression inaccoutumée. Puis, c’est le silence. Le musicien et ses auditeurs, grisés par l’harmonie sont emportés par le rêve, vers leur pays ensoleillé, leurs danses, leurs parents et leurs aimées.

Huit heures. Les travaux cessent. Une odeur de soupe chaude mêlée à celle de viande cuite à la graisse, s’élève des cuisines à l’extrémité de chaque baraque. En colonne par un, sous la surveillance du chef de baraque, les miliciens passent leur assiette à la main devant le cuisinier distributeur.

 

Parfois, une discussion naît. Une violente protestation, s’élève au sujet de la répartition des portions. L’intervention du chef de baraque appuyée par la présence du garde mobile remet rapidement les choses en ordre. Je crois que la crainte d’un séjour, même très court, dans le parc spécialement aménagé pour les récalcitrants, sous la surveillance d’un Sénégalais, calme les indisciplinés.

 

Je m’arrête devant la boite aux lettres, fixée sur un tronc d’arbre dénudé. Derrière, sur la paroi d’une loge, des quantités de papillons ont été épinglés. Ce sont les petites annonces des isolés, recherchant un ami, des parents venus au camp sans découvrir la personne cherchée.

 

Plus loin, une pancarte curieuse m’attire : c’est une main – ma foi bien dessinée – avec lignes de vie, de chance, de sentiment, etc.…proéminentes, et l’inscription que l’on me traduit : ‘Ici, on prédit l’avenir à deux francs, la consultation ». Là, une véritable foire, que les soldats ont baptisée « La Braderie » L’on veut vendre un ceinturon ; ce vieux, propose sa montre ; ce garde d’assaut vend des menottes ; ce chauffeur, une veste en cuir et des gants fourrés. Un véritable brocanteur a installé un éventaire sur une toile. Il brade des montres, des stylos, des étuis à cigarettes. Renseignements pris, ces gens n’ont plus d’argent et en désirent pour acheter le tabac dont la privation est une véritable souffrance pour eux.

 

A l’extérieur, des tirailleurs et des soldats montent une garde sévère. Sur la place, entre les baraques, les gardes mobiles assurent la circulation et la police. Quelques équipes sportives se sont constituées. Sur un terrain sec, entre le camp et l’infirmerie, des parties de rugby endiablées se sont disputées.

 

Les autorités françaises de Montauban , viennent inspecter quotidiennement les dispositions prises par le Colonel, commandant du camp. Une véritable ville de plus de 15000 habitants s’est créée, de toutes pièces à Judes. A cette ville volante, il faut des vivres, des abris, de l’eau, du feu. Des routes se sont tracées, des convois se sont rapidement organisés, des équipes de monteurs français et espagnols ont construit les baraques. Des médecins militaires, des soldats, des gardes-mobiles ont assuré, en se dépensant sans compter, la ville de cette foule avec un confort qui va s’améliorant avec le temps. Seule la vie spirituelle de ce peuple en exil, semble rester à améliorer. Quelques rares diplômés ont demandé des livres aux universités. Des instituteurs (82) ont fait appel à leurs collègues français. J’ai causé à des « catholiciens basques ». Ils voudraient, s’ils y étaient autorisés, créer des groupements entre eux, ne recevoir de directives que d’eux-mêmes...

 

Journal paroissial L' Étoile de l'Orme" - 1939
Joseph Desseaux - curé de Septfonds 

Témoignages d' André Delmas, publié dans "La tribune des fonctionnaires et des retraités" le 6 mai 1939 .

Sous la plume d’André Delmas, le journal hebdomadaire « La tribune des fonctionnaires et des retraités » publiait cet article le 6 mai 1939, soit quasiment deux mois jour pour jour après l’ouverture du camp de Septfonds. Instituteur syndicaliste, André Delmas fut secrétaire général du Syndicat National des Instituteurs de 1932 à 1940. Plus tard, en 1979, il publia ses mémoires sous le titre de « Mémoires d’un instituteur syndicaliste ». 

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« Profitant d’ un très court séjour que j’ ai dû faire dans le midi à l’occasion du 1er mai, j’ai tenu à examiner de près la situation des réfugiés espagnols que certains départements ont accueillis en nombre considérable.


Grace à la recommandation de Monsieur Boucoiran, préfet de Tarn-et-Garonne, qui, dans la mesure des moyens dont il dispose, s’attache à rendre le séjour des réfugiés moins pénible, il m’a été possible de visiter le camp de miliciens installé à Septfonds.


Quinze à seize mille hommes vivent depuis six semaines dans ce camp. Quelques hectares de terres incultes, situés à proximité d’un ruisseau que les premières chaleurs tariront, ont été très strictement limités par un réseau serré de fils de fer barbelés. Tout autour, des gardes mobiles et des réservistes montent une garde débonnaire.  

 
A l’intérieur du camp, de vastes baraquements de bois ont été édifiés. A vrai dire, quand les premiers convois de miliciens, venus des camps pléthoriques des Pyrénées-Orientales sont arrivés dans cette région, rien n’avait été aménagé. Pendant que les charpentiers effectuaient les premiers travaux, les soldats espagnols couchaient à la belle étoile, dans un camp provisoire, aujourd’hui abandonné, sur l’emplacement duquel on peut voir encore les petits murs de terre séchée, construits littéralement de leurs mains, derrière lesquels ils essayaient de protéger des rigueurs du temps leurs corps affaiblis.  

 
Chaque baraquement - j’en ai compté cinquante six – peut contenir 450 hommes. A dire toute la vérité, chacun d’entre eux à tout juste de quoi s’étendre sur la paille qui recouvre de manière très inégale la terre battue de ces cantonnements. C’est sans doute en vue d’assurer toujours une aération suffisante et de rendre la surveillance plus facile qu’un des côtés des baraquements, celui qui est à l’est, est largement ouvert. Mais de ce fait, aux jours mauvais, le froid et les brouillards s’engouffrent sous les toitures légères.


Des progrès sérieux ont été réalisés en quelques semaines en ce qui concerne  l’évacuation des eaux et des déchets. Quelques cas de typhoïde s’étant produits, il a été procédé à la vaccination de tous les miliciens internés. L’épidémie a été enrayée très rapidement.  


Mon camarade Alaux, directeur d’école à Septfonds, qui est en rapport constant avec les instituteurs et les professeurs espagnols internés dans le camp, m’a fourni des renseignements précis sur la situation sanitaire. Le petit cimetière de Septfonds comptait, le 29 avril, du fait de l’installation du camp, 44 tombes de plus. 


Les miliciens paraissent s’être groupés suivant leurs affinités ou leurs sympathies particulières à l’intérieur des baraquements. J’ai visité « l’appartement » des universitaires syndicalistes de la baraque 22. Un petit mur de boue séchée de 50 centimètres de haut le sépare tant bien que mal de l’avenue commune, sur les côtés de laquelle des cuisiniers amateurs font frire des pommes de terre en lamelles dans de la graisse de bœuf ou s’appliquent à faire bouillir des marmites remplies d’épluchures. Quelques couvertures accrochées aux charpentes séparent « l’appartement » de ces camarades instituteurs ou professeurs des groupes voisins. Les vêtements accrochés ça et là sont de vieux manteaux de campagne usés et troués. Des valises de cartons servent de coffres et de sièges. Détail inattendu : sur une planchette, cinq ou six livres français donnés ou prêtés par des visiteurs.


D’après tous les témoignages, la nourriture est régulière mais insuffisante. En haut lieu, le calcul des rations est vraisemblablement fait avec méthode, mais dans la pratique, on voit bien que chacun ne mange pas à sa faim. La viande surtout, provenant de bêtes trop maigres, laisse des déchets trop conséquents, et la part de chacun s’en trouve réduite. Il semble qu’un contrôle plus sévère pourrait s’exercer sur les fournisseurs ou les adjudicataires dont les scrupules ne paraissent pas excessifs. 


Le lieutenant-colonel commandant le camp nous a dit les progrès réalisés et ceux qu’il envisageait. Dans quelques jours, les hommes recevront du savon. Depuis plus de six semaines, ils n’ont donc que celui qu’ils ont pu apporter dans leur maigre bagage ou que des amis clairvoyants ont pu leur envoyer. Pas de distribution de tabac. Les soldats espagnols paraissent souffrir d’avantage du manque total de cigarettes que de la nourriture peut-être trop chichement mesurée.  


Pour le linge et les vêtements, aucune disposition administrative n’a été prise. Chacun vit sur sa réserve personnelle. C’est dire que rares sont ceux qui ont encore une chemise utilisable ou un mouchoir. Les effets de troupe sont souvent en loques et des vêtements civils de drap seraient évidemment les bienvenus, mais c’est le linge de corps qui est demandé  avec le plus d’insistance. 


Voilà comment j’ai vu la situation matérielle de ces hommes dans un camp qui, parait-il est considéré comme un des meilleurs et qui, en tout cas, est nettement supérieur à ceux d’Argelès et de St Cyprien.


Mais ainsi que me l’on dit tous ceux des camarades espagnols internés, avec qui j’ai eu la possibilité de m’entretenir, le manque de confort et la souffrance physique ne sont pas ce qu’ils redoutent le plus. Ils n’ont pas encore compris pourquoi un réseau de fils de fer barbelés entoure le camp. Ils s’étonnent d’être traités comme des prisonniers tombés aux mains de l’ennemi. Quelques-uns d’entre eux qui suivent dans la mesure du possible l’évolution de la situation générale savent bien que le problème des réfugiés espagnols est pour la France très préoccupant. Mais, dans leur fierté espagnole, ils sont meurtris du peu de confiance qui leur est accordée.


Qu’on imagine d’ailleurs la détresse de la plupart d’entre eux. Ils ont du franchir la frontière et ils se sentent aujourd’hui des vaincus. Beaucoup sont sans nouvelles de leur femme, de leurs enfants, de leurs parents. Ils ont tout perdu. Ceux qui ont eu des responsabilités particulières dans la défense républicaine ont du renoncer à l’espoir de rentrer en Espagne avant de longue années. C’est sur une terre étrangère qu’ils devront tenter de se refaire une vie. Quel pays voudra d’ailleurs les accueillir et leur permettre de se remettre au travail ? 


Les jeunes encore manifestent une certaine confiance, mais ceux qui ont dépassé la quarantaine, surtout parmi ceux que l’on appelle les intellectuels, sont plus abattus et le « cafard » les tient. Ceux là ne se pressent pas autour de l’entrée du camp dans l’espoir qu’un visiteur généreux leur laissera quelques cigarettes. Une promenade interminable et silencieuse les fait tourner en rond à l’intérieur des barbelés, mains dans les poches, tête basse ou regard perdu au loin. Par delà le présent terne, gris, maussade, leur esprit fiévreux entrevoit-il quelques éclaircies ?   


Il faut organiser le travail de ces hommes et non pas seulement les faire garder, comme des fauves prisonniers, par des soldats en armes. Ils ne demanderaient pas mieux que de se rendre utiles selon leurs possibilités. Le gouvernement à pour devoir, à notre avis, d’étudier ce problème et de le résoudre sans tarder. Je rapporte de ma visite dans ce camp l’impression que le régime actuel ne pourrait pas durer longtemps sans de graves inconvénients.


En attendant, pour ceux des nôtres qui sont là - on compte environ 90 instituteurs et professeurs dans le seul camp de Septfonds, 900 à peu près pour l’ensemble des camps militaires - il importe de développer la solidarité.


La souscription spéciale ouverte par la Fédération Générale de l’Enseignement dans ce but, a donné, jusqu’à présent, des résultats insuffisants : 33 000 frs au total. Un nouvel effort s’impose. Nous savons bien que les appels de ce genre se multiplient et que les sacrifices accomplis par beaucoup des nôtres sont lourds. Qu’importe ! En face de tant de misère, nous nous sentons des privilégiés et nous pouvons encore faire un sacrifice de plus ».    

       
André Delmas